jeudi 28 avril 2011

LA DERNIERE FLEUR

Heureux celui qui a vécu chaque instant de sa vie sans une raison d’en rougir et qui peut goûter à la douceur de ses souvenirs dans la quiétude en son grand âge.

Le chevalier d’Acques avait ce bonheur là.

Jeune homme, il avait été un fougueux guerrier, redouté en bataille et en tournoi par tous les ennemis de son seigneur.

Homme mûr, il devint un conseiller avisé auprès de son roi. Il sût diriger les troupes en temps de guerre et administrer sagement en temps de paix. Et en toute circonstance, il resta un Chevalier, fidèle à sa parole, loyal envers chacun, courtois envers les dames.

Lorsque le roi mourut enfin et que le jeune prince s’entoura de nouveaux officiers, le chevalier d’Acques demanda à se retirer en son fief pour goûter à son tour à la paix.

Dans sa retraite, le chevalier se trouva bien en son domaine, le dirigeant avec douceur, aimé de ses serviteurs. Son épouse était morte en couche bien des années auparavant et son fils, devenu chevalier à son tour, était parti au service du nouveau roi accomplir son devoir. Pierre d’Acques recevait parfois des nouvelles de ses exploits et son cœur se gonflait de fierté. Certes, les visites de son fils étaient rare, mais Pierre d’Acques savait ce que signifiait le service d’un chevalier et ne se plaignait point.

Les jours sur la terre d’Acques passèrent comme l’eau, de saisons en saisons, temps de récoltes et veillées d’hiver. Pierre d’Acques tirait sa plus grande fierté de son verger qui donnait les plus beaux fruits de la région et qu’il soignait avec amour. Souvent, il venait auprès du plus grand de ses arbres, un cerisier vénérable, au tronc épais, et dont la ramure croulait sous les fruits quand venaient les premiers jours de Juillet. A chaque visite, il posait sa main sur l’écorce et souriait de ce contact comme on apprécie la compagnie d’un vieil ami.

Il y avait de nombreux visiteurs à Acques et les murs du château résonnaient de chants, de rires et de récits glorieux.

Les soirs de solitude, Sire Pierre aimait lire à la lueur d’un candélabre, ou passait de longues heures à écrire ses mémoires. Parfois, il posait la plume et restait là à rêvasser sur sa jeunesse et ses heures de gloire.

Le temps passe et passe le temps. Dans le miroir, Pierre d’Acques a vu ses tempes blanchir, sa barbe poivre et sel devenir sel et poivre, et puis n’être plus que blancheur strié de quelques fils bruns. La main qui se posait sur l’écorce lui ressemblait de plus en plus, ridée, brunie, les veines de plus en plus saillantes. Les visiteurs devenaient plus rares. La demeure se faisait plus sombre tandis que les peintures s’ombraient d’un fin voile de poussière et que l’âtre prévu pour rôtir un bœuf entier ne servait plus qu’au souper du seul seigneur des lieux. La lecture devenait plus difficile, ses yeux se fatiguaient et bien souvent, la plume restait dans l’écritoire tandis que l’esprit du chevalier vagabondait dans le passé.

Quand il voulait se donner un peu d’exercice, Sire Pierre s’en allait dans la forêt qui jouxtait son domaine, chassant parfois, se promenant la plupart du temps. Et il s’aventurait de plus en plus loin avec le temps, jusque dans les lieux sombres loin de la lisière et des sous bois aérés, domaine des arbres sauvages que jamais l’homme n’avait touché.

Un jour, lors d’une de ses promenades, le palefroi trébucha et projeta son cavalier dans une mare bourbeuse. Le chevalier se débattit mais il sentit la vase visqueuse se refermer sur ces chevilles, l’attirer de plus en plus profondément. Il était enlisé !

Pierre d’Acques appela sa monture, la faisant s’approcher le plus près possible du bord de la mare, rampant, tendant la main vers les rênes, les touchant presque…

Quand un vent glacé se mit à souffler dans le bois noir. Se tournant, le chevalier vit à sa grande stupéfaction le tronc d’un vieil aulne se fendre et de la crevasse largement ouverte comme un porche, une longue silhouette en sortir d’un pas majestueux. C’était un grand et jeune homme qui se tenait là. Sa silhouette svelte disparaissait dans un vaste manteau étrangement hérissé, comme s’il était fait d’un pan de sol des sous-bois, tout couvert de feuilles mortes et de branches brisées. Il portait de même une couronne faite de branches d’aulne entrelacé comme un nid d’oiseau dans lequel se perdait sa chevelure. Ses traits étaient d’une grande régularité, ceux d’un damoiseau non encore marqué par le temps et les épreuves, mais son expression de mépris souverain donnait un air de royauté glacé à la sinistre apparition.

C’était un des seigneurs d’Elfirie, un des Princes de la Cour Sombre d’Arcadie, à la beauté irréelle mais nourri de colère contre les hommes qui ont défriché la terre sauvage et le cœur plein de cruauté, mortelle rencontre pour les fils d’Adam qu’il pouvait croiser.

A cette vue, la monture piaffa et s’enfuit, laissant le chevalier se débattre dans la boue qui l’entrainait toujours davantage, sous les yeux du sombre seigneur qui ne faisait pas un mouvement.

Pierre d’Acques appela, chercha par tous les moyens à échapper au piège mortel, jusqu’à épuiser ses forces.

Le vieil homme sentait ses membres devenir raide, privés déjà de la force de sa jeunesse, son corps le trahissait. Il se résigna alors à s’abandonner à l’étreinte de l’eau noire.

L’eau atteignait son menton quand il entendit un enfant pleurer.

Une vie entière consacrée à protéger la veuve et l’orphelin le fit dresser l’oreille. Un enfant ? Ici ? Dans ses lieux sombres et froids ?

L’idée d’un enfant à la merci du seigneur elfique aux yeux cruels ranima la flamme. Le chevalier se débattait avec plus de force. Son pied trouva soudain un appui. Il se projeta de toutes ses forces, parvint assez à le faire pour saisir les racines ligneuses d’un buisson trapu. Il tira, se hissa, et la boue le relâcha dans un bruit atroce de succion.

Soufflant, mais les yeux brillants de hardiesse, il se redressa et tira son épée.

Le seigneur d’Elfirie fit la moue, comme s’il jugeait qu’il était inutile de s’abaisser à combattre un si piètre adversaire. Il lui tourna le dos, passa le porche d’écorce du grand aulne qui se referma sans bruit.

Le chevalier chercha alors d’où venaient les pleurs. Et dans le creux d’un vieux saule, il vit une enfant d’un an à peine, vêtue d’une simple étoffe blanche enroulée autour d’elle comme une couverture. Pierre d’Acques la souleva et les pleurs cessèrent. L’enfant joua avec sa barbe encroûtée de vase en riant et le chevalier sourit.

Grande fut la surprise des serviteurs du château d’Acques de voir leur seigneur noir de boue jaillir à la porte comme un diable, donnant ses ordres avec énergie et portant la jeune enfant dans ses bras.

Il y eut un beau remue-ménage. Il fallut nettoyer le château, préparer une chambre, engager une nourrice, répartir l’ouvrage entre les servantes, fabriquer des habits, et mille et une autre chose.

Tout le château se mit à bourdonner d’activité, et puis tout le petit fief sembla prendre le mouvement.

La vieille demeure n’était plus grise. Les repas n’étaient plus solitaires. Les longues veillées étaient l’occasion de lectures d’histoires et de contes, et le chevalier ne se lassait jamais de voir l’émerveillement naître dans les yeux de l’enfant. Les promenades dans le verger devenaient des aventures faites de courses, de jeux et de rires.

Les rares visiteurs qui s’en venaient encore au château rapportèrent la curieuse histoire de l’enfant trouvé et l’éclat qui baignait à nouveau les fêtes et les festins d’Acques, et bientôt seigneurs, belles dames, et toute sorte d’hôtes de bonne compagnie revinrent en foule dans le petit fief saluer le vieux guerrier.

Les journées étaient pleines, et les nuits sans rêve tant le chevalier se sentait fatigué. Mais chaque matin, au premier éclat de voix de sa fille adoptée, il retrouvait toute sa vitalité et affrontait une nouvelle journée avec le sourire.

La plume resta sans usage dans l’écritoire jusqu’à ce que la fillette commence à apprendre à tracer ses premières lettres, et sur le lutrin le livre de souvenir prit la poussière.

L’enfant était belle, gracieuse, Sa joie était comme un rayon de soleil illuminant chaque visage d’un sourire, tellement que de nouvelles rides en patte d’oie naquirent au coin des yeux du chevalier d’Acques. Dans le même temps, bien des marques de soucis et de chagrin s’effacèrent de son visage tellement que c’était comme si le poids des années lui avait été retiré.

L’enfant devint adolescente. L’adolescente jeune femme pleine de charme et de grâce.

Le chevalier lui apprit les arts de la cour, le maintien et la courtoisie. Il n’aurait pu rêver meilleure élève. Les veillées s’émaillèrent de leçon sur des textes d’érudits, les repas l’occasion d’apprendre les bonnes manières. Et les soirées ne s’achevaient jamais sans quelques pas de danse légers comme un vol de colombe. Ils dansaient et dansaient, trouvères et musiciens n’étaient jamais malvenus à Acques. Et dans le verger, les danses remplaçaient les jeux d’enfant, conservant leur joie, y ajoutant encore de la grâce.

Souventes fois, le chevalier se couchait en songeant que sa douce enfant portait en elle la bénédiction du sang des fées. Alors, il pensait qu’elle n’était pas tout à fait de son monde et qu’un jour le Beau Peuple voudrait la réclamer. Mais le sommeil retirait cette ombre de chagrin et le matin suivant était une nouvelle perfection.

Parmi les visiteurs on vit de plus en plus de jeunes gens qui s’empressaient autour de la demoiselle d’Acques. Les festins s’émaillèrent des récits matamores de ces prétendants. Les nuits, dans le verger sous la fenêtre de la belle, on entendit bien souvent la sérénade.

La demoiselle montra un visage aimable à chacun mais repoussa toutes les demandes en mariage.

Un jour arriva au château d’Acques l’équipage d’un chevalier dont le blason était connu de tous. Il s’agissait de Aymond de l’Estang, en ce temps-là le plus redoutable combattant de tout le royaume, craint tant à la bataille qu’en tournoi.

Reçu par le seigneur du domaine, il lui parla en ces termes.

« Noble Sire, je viens vous demander la main de votre fille. »

Pierre d’Acques fronça le sourcil car jamais encore Aymond n’avait courtisé sa fille.

« Lui avez-vous parlé ? Est-elle favorable à cette union ? »

Le prétendant se redressa de toute sa taille.

« Ce n’est pas à elle que je la demande mais à vous. Vous qui êtes son père devez commander à votre fille. Et si vous refusez, sachez que je le prendrai comme une mortelle offense. Sur votre honneur je vous défierai pour réparer cette insulte. »

A ces mots, le chevalier d’Acques voulut se lever pour le défier sur le champ. Mais son regard tomba sur sa main posé sur l’accoudoir de son siège. Comme cette main avait perdu de son ancienne vigueur. Et son adversaire était au mieux de sa force et de son habileté. Pierre d’Acques sut qu’il n’était pas de taille. Il inspira profondément et répondit.

« J’ai entendu votre demande chevalier et je vous rendrai ma réponse dans trois jours. »

Aymond de l’Estang s’inclina et répartit :

« Je viendrai avec un prêtre pour le cas où vous répondriez oui. Et mon épée pour le cas contraire. Au revoir, messire. »

Grande fut l’ombre sur le cœur de Pierre d’Acques. Il réfléchit longuement puis s’en alla chercher sa fille. Il la trouva dans le verger, chantonnant doucement au pied du vieux cerisier. En la voyant, une fois de plus, il sentit son cœur se gonfler et battre.

« Ma fille j’ai à te parler. » Lui dit-il.

« Je t’écoute, père. »

« J’ai reçu une demande en mariage pour toi de la part d’un chevalier. Sa gloire est grande et son épouse aurait une belle place dans le monde. Dois-je lui accorder ta main ? »

Les yeux de la fille plongèrent dans les siens, des yeux qui semblaient lire jusqu’au fond de son âme.

« Père, m’aimes tu ? »

« Ma fille, je t’aime. »

« Alors ne me donne pas à cet homme. »

Pierre d’Acques hocha la tête et s’en alla fourbir son armure.

C’est revêtu de cette même armure qu’il reçut Aymond de l’Estang dans la cour de son château.

« Voici ma réponse, chevalier. »

Fit-il en dégainant son épée dont il posa la pointe sur le sol.

Sans répondre, le visiteur revêtit sa propre cuirasse et s’avança l’épée à la main. Le duel commença, et les deux hommes firent merveille au jeu des armes.

Ils étaient d’égale habileté et leurs épées s’entrechoquèrent encore et encore. Les écus blasonnés subirent de lourds dégâts tant ils étaient heurtés avec force et ni le cuir ni la maille ni les plaques d’acier n’empêchèrent le sang de couler.

Pied à pied, le chevalier d’Acques cédait du terrain. A la fin d’une longue et épuisante passe, les deux adversaires s’écartèrent un instant. Pierre haletait sous son heaume d’acier. Aymond lui jeta :

« Tu as été fou de me combattre, vieille barbe blanche ! J’aurai pris simplement ta fille et voilà que tu vas tout perdre. Ta vie de gloire et de victoire sera salie par cette dernière défaite. »

Pierre d’Acques se redressa et mit son épée en garde. Ils s’élancèrent à nouveau, les lames tournoyèrent. Celle de Pierre heurta si violemment le heaume de son adversaire que les sangles se rompirent et qu’il vola dans les airs, tandis qu’Aymond de l’Estang tombait, le visage en sang.

Pierre d’Acques dit à son adversaire vaincu :

« On n’est pas sali par une défaite mais par une mauvaise cause qu’on aura défendu. A l’avenir, penses à servir les dames si tu veux les conquérir. Va t’en !»

Il attendit, debout, la pointe de son épée plantée devant lui, que Sire Aymond et ses serviteurs soient partis pour, doucement, s’effondrer.

Il fallut plusieurs jours à Pierre d’Acques pour retrouver sa force, tant le combat avait éprouvé son vieux corps.

Des jours de lumière et de douceur, car sa fille le soigna avec tendresse et constance, à l’ombre du grand cerisier.

Dans le pays cependant, loin du petit fief retiré, la nouvelle du duel se répandit et une fois encore on chanta les exploits du Chevalier d’Acques.

Hélas, les prétendants ne cédaient pas et l‘un d’eux était le puissant Baron de Roquemer.

Il fit sa demande en ses termes.

« Sire chevalier, je vous offre épousailles entre votre fille et moi afin de lier nos maisons. Grande sera sa gloire car je suis le plus puissant des seigneurs de ce royaume et grande ma fierté de l’avoir à mon bras car elle est belle comme nulle autre. Acceptez-vous cela ? »

Sire Pierre répondit :

« Avez-vous parlé à ma fille ? Vous est-elle favorable ? »

Ludovic de Roquemer rit :

« Elle saura bien quel est son intérêt comme vous saurez quel est le vôtre, car notre alliance vous apportera beaucoup. Mais si vous me repoussiez, j’exigerai réparation. »

Sire pierre lui jeta un dur regard.

« Et croyez vous pouvoir me l’arracher de force sur le près, en joute ou à l’épée ? »

« Non point. » Répartit le baron. « Je ne serais pas assez fou pour défier le redoutable chevalier d’Acques. Mais je vous déclarerai la guerre. Votre fief sera mien par mariage ou par la conquête. A vous de choisir, chevalier. »

Et le baron s’en fut pour laisser à Sire Pierre le temps de réfléchir.

Il se rendit près de sa fille et lui fit par des exigences du Baron de Roquemer.

« Ma fille, tu connaitrais la vie d’une très noble dame, tu vivrais dans la richesse. Veux-tu de cet homme comme époux ?»

Les yeux tendres et graves de la demoiselle se posèrent sur lui à nouveau, explorant son cœur.

Elle murmura :

« Père, m’aimes-tu ? »

« Ma fille, je t’aime. »

« Alors ne me donne pas à ce seigneur. »

Le chevalier d’Acques envoya des missives à ses vieux camarades, frères d’arme dont l’amitié s’était forgée sur tant de champs de bataille qu’ils n’en pouvaient compter.

Des compagnons du passé, six restaient encore, que le temps et le rude service de chevalier avait épargné.

Ils vinrent à Acques et grande fut la joie de leurs retrouvailles. Mais à les voir, sire Pierre ne put s’empêcher de songer à son âge, le même que celui de ses amis…

L’un d’eux avait les cheveux aussi blanc que les siens, et plus d’un le crâne lisse quand ils arboraient d’abondantes crinières dans leur jeune temps. L’un d’eux avait tant grossi qu’il avait dû renoncer à son armure d’acier pour la remplacer par une ample tunique de cuir. Ce que le temps avait donné à l’un, il l’avait pris à un autre qui avait tellement séché sur pied que sa peau semblait coller directement à l’os sur son visage.

Mais tous ils assurèrent leur ami qu’ils seraient à ses côté.

Enfin, le chevalier réunit ses gens, serviteurs de sa maison et paysans de son domaine. Il expliqua la situation et conseilla à chacun de se retirer le temps de la bataille.

« Je ne saurais risquer vos vies dans un combat qui me concerne seulement moi et ma maison. Cachez vous dans le bois et revenez dans vos demeures quand le combat sera terminé. »

Leur dit-il depuis le perron de son château. Mais les hommes discutèrent entre eux et se faisant le porte parole de tous, le forgeron du village répondit à son seigneur :

« Pardonnez nous, Sire, mais nous allons vous désobéir. Vous défendez cette terre et ce qui vous arrive à vous nous arrive à nous. Votre baron devra y compter s’il veut vous enlever votre fille. »

Le cœur du chevalier d’Acques se serra devant cette démonstration de fidélité et ne put que hocher la tête.

Ainsi se prépara la défense du château, les murs se garnirent d’hommes, les chevaliers guettèrent l’ennemi.

Quand il vint, le baron était accompagné par pas moins de cent chevaliers, de nombreux hommes d’arme et un énorme bélier.

Pressé d’en finir, Ludovic de Roquemer fit donner l’assaut immédiatement. Le bélier fut trainé devant la porte et commença à frapper à coup sourd.

Pierres et flèches ne purent arrêter les balancements et la porte céda.

Les chevaliers de Roquemer bondirent dans la brèche. Mal leur en a pris.

Sire Pierre et ses compagnons surent les recevoir. C’était merveille de voir ces sept hommes repousser l’ennemi un par un à grand coup d’épée. Des heures durant, ils se battirent et les hommes de Roquemer ne purent trouver la moindre faille à leur défense. Ils se battaient comme un seul homme dans sept corps, tant ils se connaissaient bien, tant ils avaient risqué ensemble leur vie et appris à compter sur chacun des autres comme sur soi-même. A les voir si unis et si vaillants, nombre des chevaliers de Roquemer admirèrent ces sept vieillards implacables et eurent honte de devoir les affronter avec une si pauvre cause. Leur propre vaillance en souffrait et leurs assaut se brisaient comme vagues sur les rochers.

Pourtant, la fatigue finit jouer. Les compagnons de Pierre durent reculer dans la cour. L’ennemi ayant plus de place put attaquer en plus grand nombre et les défenseurs étaient serrés de près.

Pourtant, sur un dernier cri de guerre ils chargèrent et parvinrent, une nouvelle fois, à repousser l’assaillant.

Le Baron de Roquemer s’avança alors.

« Fous que vous êtes ! Vous vous êtes bien battu, mais vous ne sauriez résister indéfiniment ! Pour chaque combattant que vous avez repoussé, je puis en envoyer encore trois autres. Toi, Pierre d’Acques, pour prix de ton entêtement tu perdras ta fille, ta vie et ton domaine. Et vous qui le suivez, la mort ou une captivité honteuse sera la récompense de votre fidélité ! Rendez vous et j’accorderai mon pardon… »

Mais malgré leur fatigue, malgré leurs bras douloureux à force de lever l’acier contre l’acier, malgré le nombre de l’ennemi, tous les défenseurs du château crièrent d’une même voix une clameur si guerrière qu’il n’y avait aucun doute quand à leur réponse.

C’est alors qu’on entendit sonner du cor. Des bannières s’élevèrent sur le chemin et une nouvelle colonne de cavaliers approcha du château à vive allure. Ils dépassaient en nombre les soldats déjà présents sous les murs d’Acques.

Une profonde fatigue saisit Sire Pierre, mais il serra les doigts autour de la garde de son épée en prévision de la prochaine bataille.

« C’est la bannière du Roi ! »

Cria un homme sur les remparts. Le combat cessa immédiatement, la masse des guerriers de Roquemer fendu par l’escorte du Roi comme par l’étrave d’un navire.

Le chevalier d’Acques fut surpris de voir l’homme mûr, à l’allure majestueuse qui venait à lui le front couronné. Il avait quitté à la cour un jeune prince tout juste sorti de l’enfance, et le voilà dans la plénitude de son âge. Le Roi sourit.

« Chevalier d’Acques, j’ai entendu dire que vous appeliez pour votre secours vos amis. Pourquoi ne pas m’avoir envoyé de missive dans ce cas ? »

Le chevalier s’inclina.

« Les années ont été longues depuis la dernière fois où j’ai paru à votre cour. Et j’ai bien plus servi votre père que vous-même. »

« Et crois-tu que nous avons oublié ta fidélité ? Toute mon enfance a été baignée des exploits du Chevalier d’Acques. Je suis fier de voir que votre vaillance est loin d’être épuisée. »

Répartit le Roi, souriant toujours. Puis il se redressa et son regard s’alluma d’une autorité sans limite.

« Mais vous avez gagné le droit de haute lutte à connaître la paix en votre domaine. Aussi je déclare que vous êtes un ami de ma maison et qui vous défie me défie personnellement, et qui vous cherchera querelle me trouvera sur sa route ! »

Sa voix gronda. Ses yeux se posèrent remplis d’orage sur Sire Ludovic, qui s’inclina, le visage gris.

Il y eut un grand festin pour fêter le retour de la paix, et tous les courtisans marquèrent leur respect pour Sire Pierre et ses six compagnons.

Lors du festin, le roi se pencha à l’oreille de son vassal et lui dit :

« Votre fille est si belle que je comprend les convoitises qu’elle provoque. En vous protégeant, je t’ai donné un répit, mais je crois que vos ennuis ne seront terminés que quand elle aura trouvé un époux. Si tu le veux, je peux lui trouver un bon mari. Je choisirai pour elle un homme bon, courtois et de bon parti. »

Le chevalier lui répondit :

« Grand merci à vous, monseigneur. Mais ma fille épousera un homme que son cœur aura choisi et je servirai sa décision quelle qu’elle soit. »

Le roi soupira mais approuva de la tête.

« Soit. Je ne puis vous décourager dans une si courtoise attitude. Acceptez au moins ma bénédiction, chevalier. »

Ainsi fut fait. Le roi demeura quelques jours à Acques et quand il partit, la réputation du chevalier était si bien rétablie que nul homme au monde n’oserait le défier à nouveau.

Une ombre restait cependant sur le cœur de Sire Pierre. La paix était revenue, et pourtant, il sentait comme une menace monter lentement. Il lui semblait qu’une sinistre vigilance hantait la forêt. Et sa fille, elle devenait plus distante, plus rêveuse, passant de longues heures dans le verger, au pied du vieux cerisier en chantonnant. Pourtant, son doux bonheur brillait si fort que Sire Pierre en était réchauffé jusqu’au creux de son âme.

Tout l’automne il veilla. Il pria ses vieux compagnons de demeurer quelques temps encore et ils acceptèrent, confiant dans l’intuition de leur ami. Quand les Mois Noirs étendirent leur manteau de froidure sur la terre, la forêt parut plus noire, plus habitée, plus menaçante chaque jour.

Au premier jour de Février, des ombres sortirent de la forêt. Des cavaliers à la silhouette mince comme celle d’adolescentes mais dégageant pourtant une impression de grande force. Ils portaient des armures semblables à de l’écorce travaillée, mais semblant pourtant plus dur que l’acier. Ils étaient fils des fées, elfes sombres des terres noires d’Elfirie. C’étaient les Chevaliers d’Unseelie.

L’un d’eux sonna du cor et quand Sire Pierre parut au rempart, il cria d’une voix forte et pourtant mélodieuse comme un chant.

« Nous venons chercher une fille de notre Peuple, car elle est promise depuis la naissance au Prince des Aulnes. Livrez là avant le lever de la lune ou il vous en cuira. »

Le chevalier d’Acques écouta se discours qu’il craignait au fond de son cœur depuis bien des années. Il alla trouver sa fille.

« Cette fois, mon enfant, c’est un puissant seigneur de ton peuple qui te réclame, le Prince des Aulnes à qui je t’ai prise il y a de cela quatorze années. Il me parait terrible et sinistre, mais peut être ton bonheur se trouve-t-il parmi les tiens. Dois-je te rendre aux esprits de la forêt ? Veux-tu ce seigneur pour mari ? »

Les yeux paisibles de la fille étaient pleins de chagrin.

« Mon père, je suis bien triste car je vais bientôt vous quitter. »

« Non ! » S’exclama Sire Pierre. « Tu ne partiras d’ici que si tu le veux et comme tu le veux, je le jure ! Dites moi si tel est ton choix à cet instant. »

« Père, m’aimes-tu ? »

« Je t’aime, ma fille, de tout mon cœur. »

« Alors ne me donne pas au Sombre Prince des Aulnes. »

Sire Pierre se rendit sur les remparts, appelant ses compagnons d’une voix forte, les exhortant de se préparer pour la guerre. Arrivé sur les murs, il cria aux chevaliers elfiques :

« Point n’est besoin d’attendre la lune, Esprits de la Nuit. Ma fille n’est pas pour vous. »

Une bourrasque brutale frappa les murs à ces mots. Les seigneurs de féérie passèrent à l’assaut. Non pas seulement les cavaliers, mais la forêt toute entière partit à l’attaque ! Les animaux sauvages réunis en bande couraient en criant, bramant, rugissant. Des esprits translucides jaillissaient des troncs pour remplir le cœur des hommes d’effroi. Des gobelins, nabiots et autres lutins aux sombres inclinations marchaient en rang serré, petits mais doté d’une telle force qu’ils brandissaient haches de bataille, épée à deux mains et autres armes comme si c’étaient des jouets. Les arbres eux-mêmes secouaient leur ramure, faisaient jaillir leurs racines et, lentement, marchaient contre le château.

Les défenseurs se battirent encore avec acharnement, mais ces ennemis étaient si étranges, si nombreux, dotés de si étranges pouvoirs qu’il paraissait vain de s’opposer à eux.

Le Prince des Aulnes lui-même parut. Sire Pierre reconnut alors l’être sorti de l’arbre tandis qu’il se noyait il y a de nombreuses années. Pris d’une impulsion, Sire Pierre bondit sur son destrier, fit ouvrir la porte et chargea au cœur de l’ennemi.

Les cavaliers elfes galopaient sus à lui, les gobelins piquaient, brandissaient leurs armes, les bêtes bondissaient en grondant, mais toutes gagnaient à approcher le chevalier une vilaine blessure. Caracolant, tissant autour de sa monture un maillage d’acier à l’aide de son épée, le vieux guerrier fendait les rangs ennemis, s’enfonçait de plus en plus loin.

Arrivé sous les arbres, se sont branches et racines qui l’assaillent de toute part. Il doit hacher, tailler, piquer sans fin. Son destrier est devenu fou de terreur mais l’absolue volonté de son maître le pousse toujours plus loin.

Le chevalier s’enfonce de plus en plus loin dans les grands bois qui se défendent contre lui. Son armure est couverte de sève, sa peau d’estafilades, mais il avance encore, encore, encore…

Enfin, devant lui s’élève le vieil aulne au tronc creux. La fissure ouverte forme un porche parfait, donnant droit au cœur de l’arbre.

Sire Pierre y lance son épée de toute sa force, qui se plante au milieu de l’ouverture. La fissuser se referme dessus, juste en dessous de la garde.

Le vent alors se lève et dans ses tourbillons disparait le Prince des Aulnes et se disperse son armée.

Revenant au château, le seigneur d’Acques fut reçu en grande liesse par tous. De l’assaut de la forêt il ne restait pas la moindre trace.

Soudain, la foule se fendit devant la demoiselle qui marchait vers son père. Ses yeux étaient doux, pénétrés d’un étrange mélange de joie et de tristesse.

« Père, merci d’avoir vaincu le Prince des Aulnes, car sa demeure était sombre et son cœur aussi glacé que neige. J’ai pour toi une dernière demande. »

Intrigué, le chevalier répondit :

« Demande, ma fille. Que puis-je ? »

« Père, je vais partir auprès de l’époux que je me suis choisi. Mais il me faudra du printemps jusqu’à l’été les plus doux fruits de ton verger, car l’enfant que je porte devra s’en nourrir par ma bouche. »

Ces mots foudroyèrent Sire Pierre. Les yeux vide, le visage gris il regarda sa fille et vit qu’à sa beauté s’ajoutait le rayonnement de la maternité. Et puis la colère s’éleva. Une rage terrible qui ravagea ses traits.

« Ho, mais bien sûr ! N’ai-je pas toujours donné tout ce que j’avais ? Et c’est ainsi que tu m’en récompenses ? Tu veux partir ? Alors pars, j’ai promis que tu le ferais quand et comme tu le voudrais. Mais tu réclameras ses fruits au père de ton bébé ! »

Silencieuse et souriante, elle lui tourna le dos puis marcha vers les arbres du verger. Et voilà que le cerisier se couvre en un instant de fleur, d’un abondante et neigeuse floraison comme le plus beau matin de mai. Et puis voilà que sur sa maîtresse branche les fleurs deviennent fruit mûr, et que la branche s’incline pour mettre les cerises à portée de main de la demoiselle.

Interdit, incapable de dire un mot, Sire Pierre observe ces prodiges. Et puis une fissure apparait dans le tronc, qui s’ouvre pour faire porche et il en sort un grand esprit de féerie, semblable de visage et de stature au Prince des Aulnes, mais couronné de fleurs, vêtu d’une cape de feuilles sombre, et arborant non le mépris glacé du seigneur de la forêt, mais une expression paisible et bienveillante. Il tend la main, que prend la fille et tous deux entrent dans le tronc qui se referme doucement.

L’âge rattrapa soudain le vieux seigneur d’Acques. L’hiver passa, mais sa demeure semblait demeurer froide et grise. Le silence était retombé dans sa demeure.

Chaque jour il déclinait, le chevalier, sans la douce lumière de la fille pour occuper sa vie. Tellement que lorsque vint l’été, le prêtre vint le voir pour lui proposer son aide.

« Pas encore. Pas encore… » Répondit seulement Sire Pierre. Chaque jour, longuement, il se promenait dans le verger, sa taille de plus en plus courbée, son visage de plus en plus ridé.

Quand vint l’automne, le fils de Sire Pierre revint enfin de son long service auprès de son suzerain. Cette nuit là, le père et le fils parlèrent longuement pour combler le vide des années, si longuement que le jeune homme s’endormit devant le feu.

Quand il s’éveilla au matin, son père n’était plus là. Il le chercha par toute la maison et finit par le trouver assis dans le verger, adossé au vieux cerisier. Les yeux clos, son visage souriait de son dernier sourire. Ses mains serraient une couronne de fleurs fraiches entre ses mains, une couronne comme on en faisait dans le pays pour célébrer une naissance. Une couronne de fleurs de cerisier