vendredi 15 février 2008

Korrid
Le pays de Flandre a tremblé autrefois devant la plus terrible sorcière qui soit. Quand je vous parle de sorcière, si vous imaginez une petite vieille au nez crochu qui marmonne dessous son chapeau pointu, oubliez tout de suite. Enfin, gardez le nez crochu quand même mais pour le reste…Korrid était une monstruosité de deux mètres, aux cheveux comme paille de fer, à la peau grise et plissée, couverte de plaques de verrues. Elle avait une lueur rouge dans le fond de ses yeux cruels et ses bras interminables se terminaient par dix griffes de fer longues de dix centimètres au moins. Elle allait chaque nuit sur les chemins en trainant son vieux chaudron rouillé, et quand elle trouvait un voyageur attardé, elle s’en emparait et le dévorait après cuisson. Le comte de Flandre avait envoyé contre elle de nombreux soldats et chevaliers mais elle était si redoutable que tous finirent dans son chaudron bouillonnant, tant et si bien qu’on lui abandonna les heures de la nuit.Chacun menait ses affaires la journée, mais dès la tombée du jour, on se réfugiait chez soi, avant que Korrid reprenne sa chasse. Et pour se protéger, on plaçait sur les portes des signes qu’on connaissait par les vieilles grand-mères et les rebouteux, des signes secrets qui interdisaient aux esprits, aux démons et aux créatures de féerie d’entrer. Et quand la saison claire devenait vieille, quand les ombres se faisaient longues, quand les journées devenaient si courtes qu’il faudrait, un moment ou un autre, s’attarder après le crépuscule, chacun tremblait en songeant au chaudron bouillonnant.Korrid sévirait encore si elle n’avait rencontré un paysan qui avait dans son champ la plus grosse betterave qu’on ait jamais vu.C’était un brave bonhomme simple, qui n’aimait rien de mieux que sa terre et ce qu’il y faisait pousser. Et alors qu’il visitait son champ, il aperçut une betterave bien prometteuse. Il tire, déterre, tire encore, et finit par sortir une betterave grosse comme une tête de bœuf ! Le paysan a ri en voyant le phénomène, et dit :« Hé bien, si c’est pas un légume de concours ! Hé, mais justement il y a la fête à la betterave à Lille qui approche ! Si je l’emmène, j’y gagnerai surement un prix. Et avec ce prix, il y aura peut être de l’argent, et je pourrais aller à la ducasse ! Et puis j’inviterai la petite Monieke de la ferme du Riez qui est si jolie… Et puis… Et puis… »Et puis notre homme s’est tellement laissé aller à rêver à tout ce que son légume extraordinaire allait lui apporter tout en rentrant chez lui qu’il ne fit pas attention à la porte restée ouverte, ni au signe secret qu’il n’avait pas accroché !Il met un fond de soupe à réchauffer puis, les doigts croisé sous le menton, accoudé à la table, il continue à rêver au joli sourire de Monieke. Quand enfin il sort de sa rêverie, il s’aperçoit que la nuit est tombée, et la porte grande ouverte ! Il se précipite prends le battant pour le claquer…Quand il aperçoit dans la nuit d’étrange lueurs vertes qui volettent ici et là.Il observe les yeux ronds ces lumières étranges, puis, retrouvant ses esprit, il veut fermer la porte…Et il s’aperçoit que certaines de ces lumières ont pénétré à l’intérieur de la maison. Elles roulent sous les meubles, remontent le long des murs…Terrifié, mais gardant son sang froid, notre bonhomme finit par dire :« Hé bien… Puisque vous êtes là, soyez les bienvenues… Faites comme chez vous. »Et il va se servir un bol de soupe pour le manger à la table, comme si de rien n’était. Mais sa main tremble tellement que la cuillère arrive toujours vide à ses lèvres. Et les lumières sont de plus en plus nombreuses…Soudain, l’une d’elle éclate, et une grande ombre d’homme s’élève à sa place. Et une autre ! Et une autre…Bientôt, l maison est toute remplie de ces ombres qui s’assoient à la table comme des ouvriers à la fin d’une longue journée de labeur ou qui se pressent autour de kla cheminée, les bras autour de la poitrine en faisant « Brrr ! Brrr ! » Comme des gens resté trop longtemps dans le froid.Le paysant ne sait que dire, que faire. Une grande ombre se penche sur lui et un murmure arrive aux oreilles du bonhomme.« Merci… »« Merci ? Mais de quoi ? Qui êtes vous ? »Le murmure reprend, comme s’il venait de loin, bien loin, comme un écho assourdi.« Nous sommes les âmes de ceux qui ont été dévoré par Korrid la sorcière. Il est un droit à toute âme qui quitte cette terre, celui de pouvoir rendre une dernière visite à sa demeure, pour un dernier adieu aux choses, aux lieux et aux gens qui nous sont chers. Mais depuis que Korrid hante le pays, les gens accrochent ses signes qui empêchent les esprits d’entrer. Et nous qui ne sommes plus qu’âmes, nous somme bloqués. Et nous restons sur les chemins en attendant que les portes s’ouvrent. Ce soir, tu nous as ouvert la tienne et pour une nuit, nous connaîtrons la chaleur d’un foyer. C’est de cela que nous te remercions… »Le paysan écoute tout cela, la bouche ouverte, puis regarde les ombres qui se pressent dans la maison.« Vous êtes si nombreux… Korrid a donc dévoré tant de gens…. Il faut que quelqu’un fasse quelque chose ! »Souvent, quand une personne dit cela, ce qu’elle veut dire, c’est que quelqu’un d’autre devrait faire ce quelque chose. Mais pas notre bonhomme qui s’adresse à l’ombre auprès de lui.« Vous qui l’avez approché de près, racontez moi tout ce que vous savez d’elle, tout ce que vous avez remarqué. »Et les ombres s’exécutèrent et une à une elles se penchèrent à l’oreille du paysan. Quand la dernière eut parlé, il alla chercher une chopine de bière, une pipe de terre et médita en consommant l’une et l’autre. Enfin, il se leva et prit dans le tiroir de la cuisine un vieux couteau à pain, tellement vieux que la lame est devenue courbée comme un sabre, et tranchant comme un rasoir. Avec ce couteau, il décapite la betterave, l’évide, taille des fenêtres. Ensuite, avec trois bouts de ficelle il attache la betterave au bout d’un bâton et la remplit de quelques braises rouges.Alors, d’une drôle de démarche en crabe, sa lanterne improvisée à bout de bras, le couteau à pain serré contre lui, notre bonhomme s’aventure dans la nuit.Et au détour du chemin une ombre plus noire que la nuit s’élève et un rire grinçant se fait entendre.Korrid la sorcière déploie ses bras immenses et maigres, faisant cliqueter ses griffes de fer.« Hé bien ! Je croyais avoir dévoré tous les distraits qui oublient de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit. J’en avais oublié un ! Approche mon ami, je t’invite à dîner. »Le paysan tremble de la tête aux pieds mais se redresse bravement et dit à la sorcière :« Je ne suis pas un distrait ! Je suis sorti pour vous trouver et vous combattre ! »La sorcière en a un hoquet puis éclate de rire.« Toi ? Me combattre ? Alors j’ai bien dévoré tous les distraits, il me reste à dévorer les fous ! Ce n’est pas grave, ta viande n’en sera pas moins tendre. Mais… Par curiosité, dis-moi ce que tu comptais faire ? »Le paysan brandit alors son couteau à bout de bras et disant fièrement :« J’ai un couteau à pain ! »La sorcière rit à nouveau, enlaça la lame entre ses doigts et l’écrasa jusqu’à en faire de la limaille.« Vois, ma peau est de fer et nulle lame ne peut l’entamer. Avais-tu un autre plan ? »Le paysan un instant penaud répond« Je me suis dit que peut être je vous aurais trouvé près de la rivière. Je me serais approché sans bruit et je vous aurai poussé ! »La sorcière déploie alors une de ses griffes et piquant le col du bonhomme le soulève d’un seul doigt.« Vois, je suis forte comme dix hommes. Tu n’aurais pas pu me pousser. Et les rivières d’ici sont bien trop lentes pour m’emporter. Etait-ce là ta seule idée ? »De plus en plus penaud, le paysan brandit sa lanterne.« Ben, je me suis dit que si vous n’aviez pas peur du fer et de l’eau, vous auriez peut être peur du feu. »Mais la sorcière plongea la main sans mot dire dans la lanterne, saisit une des braises et l’écrasa en souriant.« Heu… entre les doigts, c’est facile. Il y a peut être d’autres endroits qu’on peut vous brûler. »Fit le bonhomme. Mais la sorcière sort déjà une deuxième braise, la passe sur ses joues, sur son front, se l’enfonce même dans la narine et finit par dire :« Vois, toute ma peau est de fer et rien ne peut brûler. Etait-ce là ta dernière idée ? »« Ben… je me suis dit que… Peut-être que par ruse je vous aurais fait ouvrir la bouche et le feu, je vous l’aurais fait avaler. »Et la sorcière saisit la dernière braise au fond de la lanterne et se l’avale tout rond !« Vois, mon cœur lui-même est de fer noir et aucun feu sur terre ne saurait l’entamer. Alors, était-ce cette fois ta toute dernière idée ? Ton dernier plan ? »Le paysan se redresse soudain :« Oui, et même que c’était mon seul et unique plan. Ames des trépassés ! De toute votre colère, brûlez ! »Et à ces derniers mots, prononcés d’une voix forte et claire, voilà que la sorcière sent une chaleur monter dans son ventre, monter, brûler, de plus en plus ! C’est que la dernière braise qu’elle a avalée n’était pas faite de feu, non, mais d’âmes… Toutes les âmes rassemblées sous leur forme de petites lumières qui brûlent à présent d’une colère si chaude qu’aucun feu sur terre n’est aussi fort !En un instant, la sorcière est changée en une torche qui brûle, se consume et ne laisse qu’un cône de cendres grises, surmonté de dix griffes rouillées. Notre paysan sourit, prend une pose avantageuse, un pied sur les cendres et s’exclame :« Pas plus compliqué ! Je l’ai fait ! J’ai vaincu Korrid la sorcière ! »Mais les âmes sous leur forme d’ombre l’entourent à nouveau et un murmure d’outre tombe lui parvient :« Pas tout à fait. »« Hé, vous savez, dans l’état où elle est, elle ne va plus faire grand mal à grand monde ! »«C ‘est vrai. » Font les ombres. « Mais quand l’année sera vieille, quand les ombres s’allongeront sur le monde, quand la nuit sera plus longue que le jour, alors Korrid se refera un corps et reprendra ses chasses. »Le paysan en laisse tomber les épaules, découragé.« Alors, j’ai fait tout cela pour rien ? »« Non… Car désormais nous aussi nous reviendrons. Raconte ton histoire, que tous apprennent ce qui est arrivé… »Et le paysan rentra chez lui, et raconta son histoire.Les gens l’ont cru… Ou pas. Mais Korrid avait bel et bien disparue quelle que soit la raison et la Flandre put respirer.L’hivers céda au printemps, revint le plein de l’été, et puis les moissons d’automne… Et puis les jours devinrent court, les ombres longues et alors…De l’eau noire des marais, de la fumée de l’air, de ses propres cendres, Korrid se refit un corps. Et ce corps était affamé. Elle prit son vieux chaudron rouillé et s’élança en cria.« Une année entière de jeûne ! Maudit paysan ! Je vais dévorer un village entier ! »Elle traque, fouille les chemins et voilà qu’elle aperçoit un groupe de gens qui faisaient cortèges. Se léchant déjà les babines, elle se précipite, toute griffe dehors…Et alors…Elle aperçoit les lanternes que portent ces gens qui rient et chantent. Des lanternes qui brillent d’un éclat… d’un éclat qui lui rappelle un bien mauvais souvenir… Korrid connait la peur pour la première fois de son existence et s’enfuit, la rage et la faim au ventre. Elle courut tout le pays, mais partout où elle allait, il y avait des gens se promenant avec ces petites lanternes, riant, chantant, faisant la fête.Korrid rentra alors dans le cœur de la nuit, s’enterra pour attendre qu’une année passe, espérant que les hommes oublieraient toute cette histoire et qu’elle pourrait reprendre ses chasses.Les gens l’ont oublié, c’est vrai, mais il ne faut pas trop pousser les flandrins pour faire des cortèges, pour rire et faire la fête, et années après années, ils continuèrent à promener cette nuit de l’année des lanternes colorées pour célébrer la Fête des Allumoirs…

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