lundi 17 décembre 2007


La malédiction des bardes.

« Allons voyons ! »
C’était par un matin de brouillard. Etait-ce un matin ? Impossible d’être sûr. Parce que c’était un de ces brouillards qui efface dans ses volutes ouatées les horizons, les choses, et même les saisons et les heures. C’était un de ses brouillards où il faut se méfier de ses propres pas de peur qu’ils vous entrainent bien plus loin que vous ne pourriez l’imaginer. Car il arrive parfois que des portes s’ouvrent dans le creux de cette sorte de brumes. Les portes qui mènent de l’Autre Côté, le monde d’Elfirie, le monde des Merveilles et des rêves, et parfois à des lieux de terreur et de périls.Une voix de femme mûre criait dans ce brouillard :
« Allons, voyons. Mes sœurs ! »
Elle avait une robe rouge couverte d’une cape dans les tons de brun, mais bariolée comme les feuilles mortes aux premières chutes d’automne. Jaune était sa chemise et sa ceinture était brodée des couleurs d’un soleil couchant. Ses joues étaient pleines et rouges comme pomme d’api. Ses mains douces donnaient l’envie de se laisser caresser la joue et ses seins généreux de s’y blottir comme un enfant, dans la chaleur et la quiétude. Sa voix était paisible, soyeuse, rassurante, comme une voix de maman.
Elle marchait, une couronne tressée sur la tête, faite de blé jaune en grain et de raisin mûr, et elle fouillait le brouillard du regard.
« Allons voyons, mes sœurs, allons voyons ! Il est temps de nous réunir. Montrez-vous mes sœurs. Allons voyons. »
Un éclat de rire attira son regard entre les arbres. Une demoiselle en robe verte, légère et vaporeuse s’y trouvait, son visage mutin fendu d’un rire, ses joues constellées de tâches de rousseur, ses cheveux cascadant et sauvage retenus par une guirlande de fleurs de mai.
Elle souriait comme une enfant, mais en s’accoudant contre un arbre, elle se déhanchait dans une pose à mettre le feu dans le sang des hommes. Elle bondit de son arbre pour atterrir au pied de la femme à la robe rouge. « Mille rêves à suivre, mille aventures à vivre et tu es là à nous convoquer ? Ma sœur le jour est fait pour danser et les nuits pour s’aimer. Pourquoi tous ses palabres ? »
Une autre voix répondit. Une voix fatiguée et éraillée comme si elle s’était râpée sur le fil rugueux des jours, des mois et des années sans nombre.
Elle venait d’une vieille femme dont la chevelure grise était si épaisse et si longue qu’elle lui faisait comme une cape sur son dos courbé et sa robe noire comme la plus sombre des nuits. Ses yeux anciens semblaient vous regarder par-dessus les gouffres du temps. Et le temps avait griffé son visage en profonds sillons
« Tu ris et tu chantes fille du printemps. Mais celle qui est ton ainée sait bien quel est son devoir et moi qui suis la Vieille sait que le temps des rires et des étreintes des amants fougueux passe, que le temps de la Mère épuise les enthousiasme et ne laisse, finalement, que l’os nu de la Nécessité… «
Les trois femmes s’approchèrent et se sourirent. Elles étaient fées dans les sentiers d’Elfirie. Elles étaient déesse aux noms multiple, aux visages changeants. Elles étaient la Mère, le Fille et la Vieille et elles n’étaient qu’une en étant trois. En ces temps où les mondes des hommes et des fées restaient proches, elles s’étaient rendues à la faveur du brouillard au sein du monde des humains.
La Vieille hocha la tête. Et parla de sa voix ancienne.
« Voilà, nous sommes réunis comme il en a toujours été et comme il en sera à jamais. Alors ma Sœur, de quoi parlerons nous aujourd’hui ?»
La fée aux joues rouges soupira.
« Nous parlerons des hommes à l'esprit de fer qui s’étendent sur le monde tant et plus. Ils repoussent les forêts avec leurs haches de fer, soumettent la terre avec leurs socs de fer, à chaque saison leur domaine s’étend plus loin et le Monde Merveilleux s’en éloigne petit à petit.
Que dirons nous des hommes, mes sœurs, que dirons-nous de leurs manières et de leurs façons ? »
La plus jeune éclata de rire :
« Folies et drôleries, il bondissent, ils tournent et tournent en boule ! Quand l’un fait, un autre défait, et quoi qu’ils fassent jamais ne sont satisfait ! »
La plus vieille grommela dessous ses cheveux gris.
« Sots ! Sots ! Ils défoncent la terre, taillent la pierre, abattent les arbres et bâtissent sans fin. Leur ouvrage n’est pas encore fini qu’ils en ont oublié le sens et le monde se remplit des ruines de leurs idéaux oubliés et de leurs œuvres inachevées… »
La Mère soupira.
« Ils sont avides et sans égards pour quoi ou qui que ce soit. Ils voudraient soumettre le monde entier, au risque de l’épuiser et de tuer jusqu’à leurs rêves… Oui, il y a peu à espérer des hommes si ce n’est de la déception. »
« Mais ils aiment ! » Dit la Fille, les yeux brillants. « Et quand ils aiment ils dessinent des couleurs sur le monde. Il y a la chaleur du soleil dans leurs cœurs, le feu des volcans sur leurs lèvres, et ils parlent avec la voix des oiseaux et de la brise du printemps dans les saulaies. Et des larmes dans leurs yeux qui s’émerveillent ! Et leurs mains qui caressent... »
La Vieille eut un grognement impatient tandis que la Fille se serrait dans ses propres bras, les yeux fermés et un sourire alangui sur les lèvres. Puis elle grommela comme à regret.
« Même quand la mémoire leur manque, le feu rejaillit toujours. Jamais on ne peut prévoir où et quand, mais renait toujours leur imagination, leur envie de bien, leurs plus hautes aspirations. Ils sont comme le grain qui sèche sur la pierre dure ou pourrit dans le fossé mais qui fournit malgré tout une abondante moisson… »
La Mère reprit :
« Hé bien, puisque les hommes sont les hommes, que leur accorderons nous ? Bénédiction ou malédiction ? »
« Qu’on les couvre de scrofules et de verrues ! »
S’exclama la fille en riant.
« Et crois tu que cela leur attendrira le cœur ? Punir ne peut marcher que si la leçon peut porter… »
Fit la Vieille.
« Alors mettons dans leur cœur le regret du passé et les affres d’un amour impossible ! »
« Pour qu’ils se morfondent et dépérissent et que la grisaille de leur esprit s’étende toujours plus dans leurs ouvrages ? Non. Cela ne ferait qu’empirer la situation. »
La Mère soupira :
« Il semble que les humains, avec leurs socs de fer, leur épées de fer et leur esprit de fer sont déjà au-delà de nos malédictions. Le monde dépérira alors et la beauté d’Elfirie fuira à jamais ce monde… Telles sont les choses et nous ne pouvons les changer… »
Mais alors que les Trois hochaient la tête en se désolant, elles entendirent un murmure.
Elles tournèrent l’arbre où elles s’étaient réunies et voilà qu’à son pied se trouve un jeune homme endormi. Cet homme là était un barde et avait pour nom... Je ne sais, en vérité, car l'histoire ne l'a pas gardé. C’était un rêveur et une mémoire vivante des actes des hommes, c’était un poète, un musicien et un chanteur. C’était un barde errant.
Dans l’ombre des feuillages de l’arbre, les Trois observèrent l’homme qui rêvait et souriait dans ses rêves.
« Un homme. Un barde. Ecoutez le marmonner. »
Pouffa la Fille.
« De quoi rêve-t-il, cet homme perdu dans la brume ? »
Fit la Mère.
Les yeux de la Vieille se firent lointain et elle marmonna entre ses dents.
« Il rêve de musiques à jouer, d’histoires à composer et de poèmes d’amour… »
La Fille battit des mains.
« Alors choisissons-le ! Choisissons-le puisqu’il aime et qu’il porte nos bénédictions ! »
Dit-elle.
« Choisissons-le puisqu’il est humain et qu’il porte nos malédiction ! »
Rétorqua la Vieille. La Mère réfléchit et demanda dans un souffle.
« Rêve-t-il de trouver dans son art la Vérité pour la garder comme un joyau ? »
« Non. Répondit la Vieille. Il rêve de la caresser des doigts pour mieux chanter toute la beauté du monde. »
« Rêve-t-il de dire des Vérités qui feront de lui un prêtre, un guide parmi les hommes ? »
« Non. Fit la Vieille. Il rêve de permettre à chacun de la trouver dans ses chansons et de la faire sienne à sa manière… »
« Rêve-t-il de gloire ? D’être admiré pour son talent ? »
« Non…Mais il voudrait que jamais ses contes, ses musiques et ses chansons ne meurent. Que pour toujours elles soient dites, jouées et chantées. »
La Mère se redressa et dit d’une voix solennelle.
« Alors que celui-là porte au nom de tous ses pareils notre bénédiction… Et notre malédiction ! »
Et elle tendit les mains par dessus le front du dormeur en coupe.
« Par la parole de la Mère, je te donne le don de voir la Vérité et d’en mettre un éclat dans ton art. Mais puisque tu n’as pas voulu la garder, tu ne sauras la conserver toute entière dans ta mémoire. Elle t’apparaitra comme la lumière du plein soleil, et tu chanteras son éclat sans jamais pouvoir dire tout ce qu’elle est. »

La Fille tendit un doigt pour tracer un cercle et dit :
« Par la parole de la Fille, je te donne le don de mettre le feu et l’eau dans les cœurs, de raviver l’amour et la colère, et le chagrin et l’affliction. Je te fais don d’éveiller les émotions des hommes en leur dévoilant les splendeurs du monde et sa Vérité. Mais puisque tu n’as pas voulu devenir un guide, jamais on ne te croira tout à fait, que tu dises faux ou dises vrai. Tu allumeras une lumière dans les cœurs mais seulement le temps d’un conte, d’un air ou d’une chanson. »
La Vieille tendit ses main aux doigts comme des griffes, les entrecroisa comme se referme la coque autour de la graine et dit :
« Par la parole de la Vieille, je te donne le don de mettre la Vérité dans ton Art de telle façon que chaque éclat vive dans tes œuvres et qu’elles durent tant que perdure la lumière du monde. On chantera tes refrains, mais puisque tu n’as pas demandé la gloire, ton nom disparaîtra et nul ne se souviendra plus de toi… »

Et toutes dirent ensemble et leur voix sembla réveiller les échos au bout du ciel, au fond de la terre.
« Tels sont les Mots des Trois et qu’ils résonnent à jamais ! »

Le vent se leva et le brouillard se dissipa, emportant avec lui les silhouettes des femmes et le sommeil du rêveur.
Et voilà que notre poète sent bouillonner les idées en lui. Il a le cœur plein, la tête pleine de Lumière, il en rit, il en pleure et tente de la dire ; de la chanter, de la jouer. Mais quels mots seront suffisants, quel chant assez mélodieux, quelle musique assez magnifique ?
Et la tête pleine le barde est parti pour tenter de trouver comment dire toute cette lumière en lui, cette lumière dont le souvenir s’efface et le fuit comme un songe au sortir du sommeil.
Il composa des contes et des musiques et d’innombrables chansons, mais il ne fut jamais capable de retranscrire la Vérité. Il ne put que laisser des fragments à qui l’écoutait, comme des fragments d’un miroir brisé.
Depuis ce temps les conteurs vont de par le monde et racontent leurs histoires. On les croit ou on ne les croit pas, mais ils enchantent les cœurs de ceux qui les écoutent et pour un instant, les gens voient à travers eux les vraies couleurs du monde.
Et puis oublient. Ne gardent qu’un souvenir, et puis le souvenir d’un souvenir. Un refrain s’accroche dans les mémoires, une bribe d’histoire qu’on se conte et se raconte, et qui passe de bouche à oreille, au fil des années, des siècles et des millénaires…
Longtemps après que le poète eut disparu, ses chansons courent encore les rues…
Il y a maintes formules pour commencer ou finir une histoire.
Voici la mienne :
« Contes et racontars, mensonges et vérité, je vous les ai dit, à vous de les démêler. Croyez moi ou ne me croyez pas, mais mon histoire est terminée… »