lundi 27 août 2007

NOUVEAU CONTE

Publicité mensongère :) Il s'agit d'une histoire que je raconte depuis longtemps, mais que je me suis décidé à mettre en forme par écrit. J'ai la prétention de la dire de moi. Prétention ? Oui parce que chaque conteur se nourrit de la matière traditionnelle, la prend comme une argile et la modèle à sa façon. Est-il possible, après tous ces millénaires de veillées, de créer une histoire totalement originale ? Mais je n'ai repris aucune histoire que je connaissais et simplement tenté d'illuster une idée dans cette histoire du mieux que je le pouvais.
Elle fera partie d'un petit recueil que Charline Bénard va illustrer. Son trait léger, ses thèmes emplis d'innocence et de délicatesse sont un ravissement. Mais je vous laisse avec une dame bien plus terrible :
La Reine Hippogriffe.

Les terres des hommes ont grandies, les domaines en leurs mains ont crû sans limite et il est difficile de se rappeler le temps d’autrefois, où les villages des hommes n’étaient que des îlots de lumière perdus dans un océan d’arbres et de branches.
En ce temps là, le voyageur courait grand péril à courir les chemins loin des havres clairs des villages. Aux lisières, il pouvait craindre le brigand et le loup.
Et plus loin, dans les bois profonds, là où s’étendait les domaines des fées, il pouvait croiser des choses... des choses dont on ne parle que quand l’assistance est nombreuse et la porte solidement fermée.
En ce temps là dans un de ces villages vivait un jeune homme, qui avait à cultiver le lopin de terre le plus ingrat qu’un paysan puisse imaginer. Une terre que même les mauvaises herbes évitaient, plus stérile qu’une femme de cent ans et plus ingrate qu’une belle-mère.
Un jour il jeta sa houe sur le sol et cria :
« J’en ai assez ! Assez d’arroser ces graviers de ma sueur et de mon sang et n’en tirer à peine de quoi survivre ! Il me faut un meilleur endroit à cultiver. »

Il alla chercher une hache dans la réserve de bois et partit à l’aventure dans les grands bois.
Chance ou malchance, il ne rencontra ni le loup ni le brigand aux lisières et s’avança toujours plus loin dans les terres sauvages. >
Finalement, il aperçut une lueur entre les arbres. Marchant dans cette direction, il parvint à une vaste clairière, dans laquelle poussait une herbe drue, verte, haute jusqu’aux hanches, toute peuplée de fleurs et de papillons.
Se penchant, il ramassa un peu de cette terre et en tâtant le gras de l’humus entre le pouce et l’index il se mit à sourire. A rire !
« Ho, une terre pareille mais je peux y faire pousser tout ce que je voudrai, elle donnera au centuple. Fini les efforts vains ! Fini la famine et la fatigue. Et pour m’emparer d’une vaste parcelle unie, il me suffit d’abattre ce grand arbre au milieu. »
C’est vrai qu’un arbre s’élevait là. Un de ces grand pères des arbres, ayant pris racine dans le matin du monde. Un de ces seigneurs des forêts qui régnaient sur les vals et les collines, ombrant la terre de leur gigantesque silhouette.Les autres arbres semblaient avoir laissé un espace pour l’ancêtre, comme des sujets s’écartant respectueusement d’un roi. Et l’Arbre s’élevait là, si haut que ses branches semblaient soutenir la voute des cieux, si large à base que vingt hommes se tenant par la main n’en n’auraient pas fait le tour, et pourvu de racines si longues qu’elles plongeaient jusqu’au cœur du monde pour s’abreuver à la fontaine même de la mort, à la source même de la vie.
Mais si grands, si majestueux soient ils, aucun arbre n’a résisté indéfiniment à une hache bien affuté, pourvu qu’elle soit maniée par un bras vigoureux.
Le jeune homme leva donc sa hache, bien campé sur une des plus grosses racines quand...
Une bourrasque soudaine se leva, si forte que le jeune homme, déséquilibré, tomba de sa racine et roula sur le sol, balloté par les rafales.
Et quand enfin le vent s’apaisa, quand le gars retrouva assez d’équilibre pour se redresser sur ses coudes, il avait là, devant lui, un bec, long comme une tête de cheval, acéré comme une épée. Etau bout de ce bec, il y avait un cou emplumé. Et au bout de ce cou, le corps d’un énorme lion. Et sur ce corps, des ailes immenses, qui, en claquant, convoquaient tous les vents du monde. Et au bout de ses pattes de lion, des griffes longues et pointues comme des poignards...
Qui se refermèrent sur la poitrine du malheureux.

« Tiens, tiens, un homme dans mes domaines. » Fit le monstre d’une voix de tempête. « Tu es bien téméraire pour t’être aventuré si loin de ton village. Comment t’appelles-tu, jeune audacieux ? Non ! Finalement, je vis te choisir moi-même un nom. Je vais t’appeler... Déjeuner ! »
Et la créature ouvrit largement son bec pour engloutir le jeune homme qui répondit sans attendre.
« Mais vous feriez un si mauvais repas ! Voyez, je suis maigre, dur, je vous resterai sur l’estomac ! D’autant que je pourrais vous rendre de nombreux services si vous ne me mangiez pas. »
« Des services ? Et lesquels ? »
« Hé bien je suis paysan, je sais ouvrir la terre avec ma charrue, tracer les sillons, semer, récolter, engranger... »
Mais le monstre hocha lentement la tête.
« Dans mon domaine, chaque plante pousse où elle veut, sans qu’il soit besoin de leur assigner une place... Non, je n’ai pas besoin d’un cultivateur… »
Et il ouvrit à nouveau le bec.
« Mais je sais aussi m’occuper des bêtes ! Les soigner, les garder, les panser... »
Fit le jeune homme qui sentait déjà l’haleine du monstre sur ses joues. Mais celui-ci hocha à nouveau la tête.
« En mon domaine, les bêtes vont libre et nul n’ordonne leurs allées et venues. Non, je n’ai pas non plus besoin d’un berger… »
Et le bec immense s’ouvrit à nouveau. Le jeune homme cria désespérément.
« Mais je peux faire tout ce que vous voulez ! Tout ce que vous voulez ! »
« Saurais-tu peigner ? »
Peigner. Sur le coup, le jeune homme ne comprit pas vraiment ce que voulait cette créature. Mais il y a des talents qu’on se découvre parfois, dans ce genre de moment…
« Mais bien sûr, que je sais ! Je suis un excellent peigneur ! Je suis le meilleur peigneur du pays ! »
« Alors c’est dit. Je te prends comme valet. »
Et le monstre referma sa patte immense sur le torse du malheureux et claqua des ailes, entrainant le malheureux dans les airs.
Et le voilà, suspendu au bout de la patte du monstre, par-dessus l’immense forêt. Criant, suppliant :
« Ho, s’il vous plait ! Relâchez-moi ! Relâchez-moi ! »
Puis, regardant le sol loin dessous :
« Ho, s’il vous plait, ne me lâchez pas ! Ne me lâchez pas ! »

Après un temps qui lui paraît infini, le monstre se pose enfin dans une autre clairière, l’envoyant bouler contre les gros rochers qui s’y trouvent, comme une forteresse taillée dans la pierre par la pluie et le vent.
Quand il a retrouvé ses esprits, quand il ose enfin regarder dans la direction du monstre, voilà qu’en son lieu et place, il y a une femme à la grande beauté, fine et belle, au visage remplie de l’assurance d’une reine, mais dont la chevelure longue est ébouriffée comme un vieux nid. Et surtout…
Les yeux de cette femme le saisirent, des yeux froids comme le plus froid des hivers, perçant comme le vent du nord. Le regard même du monstre.

« Je suis la reine Hippogriffe. Je règne sur les vents. C’est moi qui ordonne leur course sur le monde et pousse les troupeaux de nuages, sous ma forme ailée. Mais quand je reprend ma forme humaine, l’ebouriffure de mes plumes se retrouve dans ma chevelure qui se retrouve dans cet état que tu vois. Soulève donc cette pierre, tu trouveras dessous un peigne d’argent. Allons, dépêches-toi, mets-toi à l’ouvrage ! »
Ainsi, le nouveau valet de la Reine Hippogriffe commença sa nouvelle vie.
Et c’était une rude vie que celle-là, croyez m’en. Pour seul toit, la frondaison des arbres et l’abri vague des replis de rocher. Pour seule nourriture le produit des grands bois, fait de noix, de glands, de racines et de champignons. Pour seule couche, de la fougère rêche amassée contre la pierre froide. Pour seule compagnie cette femme étrange qui devenait monstre ailé au matin, pour aller faire souffler les vents sur le monde et s’en revenait au soir, la chevelure emmêlée et la bouche pleine de réçits qui blessaient son cœur de paysan.
« Sais-tu » Dit-elle alors qu’il démêlait ses boucles rebelles « Que j’ai fait souffler le vent si fort que les toits de vingt granges se sont envolées ? »
« Sais tu que j’ai amené tant d’orages par-dessus la montagne que la pluie y est tombée drue et épaisse, tellement que les plaines ont été inondées ? »
« Sais-tu, qu’aujourd’hui j’ai poussé un nuage de grêle d’où sont tombé des grêlons gros comme des œufs de pigeons. Quand il est passé par-dessus les champs, tous les épis ont été hachés menus »
Chaque soir un nouveau récit, et chaque soir une nouvelle affliction pour notre homme qui savait bien ce que tout cela signifiait pour ses frères humains.
Un soir, il osa s’en ouvrir à la reine des nuées.

« Dame, cessez je vous en prie de semer ainsi le malheur chez les hommes. Comprenez, pour nous, les granges détruites, c’est la misère, l’inondation, la maladie, et les champs saccagés, c’est la famine. Vous ne nous souhaitez aucun mal, n’est ce pas ? Je suis sûr que c’est par ignorance que… »

Ignorance…
Quand il a prononcé ce mot, la reine Hippogriffe s’est dressé d’un coup. Ses yeux de glace se sont fixés sur l’homme qui s’en est senti comme pétrifié sur place.
« Ignorance ? Ignorance ! Humain arrogant et stupide. Ignorance, en vérité ! Et que sais-tu de moi et des lois secrètes de ce monde, que je me dois de faire respecter ? De l’équilibre subtil des courants et des nuées ? Que sais-tu la marche des vents et des besoins qui échappent à tes misérables villages ? Ne sais tu pas que sans moi, il n’y aurait jamais le moindre nuage au dessus de ta terre et qu’elle mourrait desséchée par le soleil ? Et toi ! Toi qui oses me parler d’ignorance, sais tu bien ce que je t’ai empêché de faire le jour où je t’ai pris à mon service ? Cet arbre que tu allais abattre dans ton avidité, malgré sa majesté et son âge vénérable, cet arbre dont tu convoitais la terre… C’est l’arbre du Savoir, qui porte sur ses feuilles les secrets de la terre et du ciel, les secrets des vents qui me donnent tous mes pouvoirs. Voilà ce que tu allais faire dans TON ignorance ! Alors ne m’en parle plus jamais ! »
Et la reine sous sa forme monstrueuse s’envola pour trompetter sa colère à travers les cieux.
Le valet avait bien cru sa dernière heure arrivée, mais les propos de la reine n’étaient pas tombés dans l’oreille d’un sourd.
Il avait la liberté d’explorer la forêt, tant qu’il restait sur le domaine de la reine et qu’il était bien présent au crépuscule pour accomplir son ouvrage.
Il profita désormais de cette liberté pour rechercher la clairière où il avait été enlevé, et quand il la trouva, il passa ses journées à esclader l’arbre et observer une à une les feuilles de ses branches.
Et sur ces feuilles, il vit dans les nervures des signes dans un alphabet étrange et inconnu. Et lui qui n’avait jamais appris à lire, voilà que ces signes lui parlent au plus profond de lui.
Et il lit et il apprend…
Il apprend les secrets de la terre profonde puisé dans les racines, il apprend les lois de la sève et la sylve qui pousse vers le ciel, amoureuse du soleil. Il apprend les menées de toutes bêtes, et surtout, il apprend un à un les secrets du vent.
Le temps a passé, et chaque jour, le jeune homme est monté plus haut.
Et quand il a monté jusqu’à la plus haute branche, quand il a lu la toute dernière feuille il est retourné à la tanière de la reine Hippogriffe.
Celle-ci l’attendait. Quand elle le vit elle tapa du pied et cria :
« Tu es en retard ! Allons, prends ton peigne et au travail ! »

« Non ! »
Fit le jeune homme. Un silence glacé envahit la clairière.
« Non ? »
Fit la reine Hippogriffe, alors que des plumes commençaient à pousser sur sa peau blanche.
« Non ! »Répondit l’homme. « Je sais à présent tous les secrets qui te donnent tes pouvoirs. Je te défie pour reprendre ma liberté ! »

« Ainsi, tu ne veux plus être mon valet. Alors je vais te rendre ton utilité première… Déjeuner ! »
Et la Reine sous sa forme monstrueuse se jeta sur son frèle adversaire, les griffes en avant.
Mais alors, le jeune homme usa de son nouveau savoir pour appeler le souffle de la tempête à son secours. Le vent se prit dans les ailes immenses et rejetèrent la reine au loin.
Furieuse, elle appela à son aide les Zéphyrs et les Héllions, les sylphes et les esprits des vents pour châtier l’impudent. Mais son adversaire appela à son tour les vents à son aide, et bientôt tous ceux de la Rose assemblés se battirent, formant un gigantesque tourbillon, qui grandit, grandit, devint un cyclone qui ravagea la forêt. Mille orages se prirent dans les rets de ce cyclone et ils changèrent le jour en nuit. Cent mille éclairs tombant de ses orages frappèrent en grondant, changeant la nuit en jour.
Et la bataille dura, dura, toute la nuit, et le lendemain, et la nuit suivante, et un autre jour… Quand vint le troisième matin, les deux adversaires avaient épuisé toutes leurs ruses, toutes leurs forces, tout leur savoir et tous leurs secrets et ils gisaient, haletant, à quelques pas l’un de l’autre.
Maisil restait encore au cœur du jeune homme un tel désir de liberté qu’il trouva la force d’invoquer une dernière tempête, et cette tempête saisit la reine Hippogriffe et la projeta au-delà du ciel, par-dessus l’horizon, la faisant disparaître à jamais.

Tremblant d’épuisement, le jeune homme se redressa, respira et fit :
« LIBRE ; Libre ! Je suis libre enfin ! »
Et il invoqua une brise pour le soulever et le ramener chez lui.
Il vola ainsi au dessus des arbres, et grand fut son trouble de voir le camaïeu bien ordonné des terres des hommes, lui qui avait vécu si longtemps dans le chaos des branches. Combien de temps as-t-il passé dans les branches de l'Arbre de Savoir ? Combien de temps depuis le jour où la reine l'a captureé ? Il ne saurait le dire...
Mais baste ! Voici son village ! Il se pose au milieu de la place et crie aux habitants.
« Voyez, je suis revenu ! »
Mais…
Voilà que les femmes crient, pleurent, saisissent les enfants et s’enferment dans les maisons ! Voici que les hommes brandissent leurs outils comme des armes, l’en menacent puis s’enfuient !
Déconcerté, le jeune homme tourne la tête à droite, à gauche, appelle :
« Enfin, ne me reconnaissez vous pas ? Ne voyez vous pas qui je suis ? »

Mais il a beau faire, ce n’est que cris, larmes et fuites éperdues. Une colère terrible s’allume alors dans le cœur du jeune homme.
« Ha ca ! J’en saurai le fin mot ! »
Et il invoqua un mur de vent juste face à un gros paysan qui a couru moins vite que les autres. D’un tourbillon, il le ramena jusqu’à lui, le saisit au collet et lui cria encore.
« Enfin ! Ne sais tu pas qui je suis ? »
Et le gros homme de crier :
« Ah, seigneur des Nuées, ne me faites pas de mal ! »

Alors…
Le jeune homme vit son reflet dans les eux du gros homme. Il vit le reflet de son regard, de ses yeux… Des yeux devenus froids comme le plus froid des hivers, plus perçant que le vent du nord. Les yeux même de la reine Hippogriffe.
C’est qu’en surprenant tous les secrets de la reine Hippogriffe, il était devenu Hippogriffe lui-même…
C’est depuis ce temps que le Roi Hippogriffe fait souffler le vent sur le monde, obéissant aux lois secrètes des cieux qu’il a appris en même temps que ses pouvoirs.
L’arbre existe toujours dans un repli du monde, et si vous pensez que le roi hippogriffe ne fait pas correctement son travail, allez, à votre tour, surprendre ces secrets.
Craignez cependant de vous voir chargé d’un écrasant fardeau, un de ces fardeaux dont les hommes se retrouvent chargés quand, dans leur arrogante ignorance, ils tentent de trafiquer les rouages du monde.

Aucun commentaire: