vendredi 6 avril 2007

Le Géant Harengus

Bien le bonjour !

Voici un conte que j'ai écrit sur la demande de l'association "Les amis des géants de Seclin" pour le baptème de leur géant : Harengus. Rencontrer l'association, et particulièrement son président, (Raymond, mes salutations.) a été une de ces expériences qui vous laissent un souvenir lumineux. J'ai été honoré d'avoir pu participer au baptème de Harengus junior ce matin de printemps. Et puis, danser le Rigodon main dans la main avec le maire de Seclin, ca laisse des souvenirs !
Trait entre la légende et l'histoire, entre le pays et son peuple, entre le présent et la mémoire, les géants sont LA pierre angulaire de la tradition du Nord.

Alors, si vous croisez TIT FRERE, HARENGUS ou MARGUERITE passez leur le salut du Tortequesne.



Un conte de Flandre

Le comte de Flandre est revenu ! Baudouin, le neuvième, qu’on disait mort en terre sainte, ce Baudouin là qui fut si brave qu’on le fit empereur de Constantinople, le comte de Flandre est revenu ! Comme un moine ou un pénitent, il est réapparu et a réclamé sa terre. Il l’a réclamé à sa fille Marguerite, bien surprise par ce retour si inattendu, si inespéré, si étrange… Ce père qu’on disait enterrer, était-il ce grand gaillard roux en robe de bure et au regard de braise comme habité de fièvre ?Marguerite au fond de son cœur l’aurait bien voulu croire, mais elle savait bien quelles ruses et quelles bassesses pouvaient faire certain pour s’emparer de la belle terre de Flandre. Elle-même n’avait elle pas été la prisonnière du roi de France, qui convoitait le comté ? Sa sœur n’avait-elle pas dû épouser un de ses fidèles, ce prince Ferrant qui eut la bonne idée de mourir à la bataille pour laisser son épouse régner sur sa terre avec bonté et justice ? Maintenant, Jeanne aussi était dans la tombe et Marguerite régnait à présent dans pour laquelle sa famille avait tant œuvré.Après tant d’années, qui pouvait être ce moine qui se prétendait empereur, ce gaillard roux qui rameutait la foule et qui faisait chuchoter dans le pays : " Le comte de Flandre est revenu ! Le comte de Flandre est revenu ! " ?
Sombre étaient les pensées de Marguerite alors qu’elle visitait l’une de ses foires qui faisaient la richesse et la joie des villes de Flandre.Or voilà que l’un de ses gardes bouscula un vieil homme en haillon, un vagabond, portant le bourdon du pèlerin. " Place ! " Cria le garde " Place pour notre comtesse Marguerite ! "Et le garde pour faire bonne mesure rudoya encore le malheureux. Marguerite se mit en colère :" Allons ! Que cet homme aille librement et que l’on n’en dise pas qu’en ma terre on y maltraite les passants, qu’ils soient nobles ou petites gens. "Et elle releva elle même le vieil homme, portant même la main à sa ceinture pour lui faire l’aumône." Marguerite. " Fit celui-ci. " Voilà bien des années que je ne t’avais vue, moi qui t’ai mise au berceau. "Surprise la comtesse dit :" Vous me connaissez, mais je suis née en la cité de Valenciennes dans le Comté du Hainaut. "" C’est vrai, comme il est vrai que j’y étais, et que j’ai bien connu votre père et votre mère. Je fus le compagnon du Comte Baudouin à la croisade et l’ai suivi jusqu’au bout, et aussi votre mère dans ses derniers instants. "
" Alors, vous avez connu mon père ? Dites moi alors votre avis, sur ce moine roux qui prétend être l’empereur de Constantinople. Est-il mon père, est-ce la vérité? "Le vieil homme hocha la tête et répondit :" Non point car mon seigneur Baudouin est mort dans mes bras à Andrinople. Ah, Marguerite, malgré ses soucis et les dangers de ces terres lointaines, ses pensées étaient ici, avec vous, votre mère et votre sœur, et seul un songe l’avait un peu rassuré. Car mon seigneur le comte m’avait confié avoir rêvé d’un poisson d’or qui lui avait dit " n’aie pas de peur pour ton comté. " A ces mots Marguerite devint toute pâle, mais l’homme lui dit encore :" et ce n’est pas tout, votre mère fit le même rêve peu avant que la fièvre l’emporte auprès de son défunt époux. Le poisson aux reflets d’or lui a dit : " Ne t’inquiète pas de tes filles et de ton comté ! "Et marguerite pâlit encore." Est-ce donc vrai ? Alors que j’étais prisonnière du roi de France, j’ai un jour vu jaillir d’une fontaine un poisson aux reflets d’or qui m’a dit les mêmes paroles, il m’a dit ces mêmes paroles et que, comme ma sœur, je serais la bienfaitrice de mon peuple. Jamais je n’avais osé le dire car je croyais avoir rêvé. "Le vieil homme soupira et dit :" Alors le roi poisson est apparu trois fois pour rassurer votre famille. Il vous a donc donné sa protection. C’est un bon signe car quand la terre de Flandre faiblit, jamais la mer ne nous a manqué pour subvenir à tous. Tu as eu cœur généreux à donner de ta peine pour relever un vieillard et lui donner de ton bien. Garde ce cœur là, aie amour et respect pour ta terre et elle te rendra ta confiance. Et si la terre faiblit, tourne toi vers la mer, elle ne te fera jamais défaut. "Marguerite accepta ce conseil et dit encore au vieil homme :" ne peux-tu m’aider à confondre ce moine roux qui se prétend comte de Flandre ? "" Ha, mais qui croirait un vieil homme qui aujourd’hui court les routes à la recherche de son salut, un errant dont plus personne n’a gardé la mémoire ? Les gens veulent croire au retour de leur comte bien-aimé et leurs cœurs seront plus enclins aux jolis mensonges de ce mauvais-là qu’à mes tristes vérités. Non. Je ne puis t’aider ainsi. Mais je te donnerai ceci, que ton père me remit il y a bien longtemps : C’est une relique, une épine de la couronne du Christ. Tiens la dans ta main quand tu le verras et tu sauras quel est le cœur de ce moine là. Adieu Marguerite, et souviens toi : Le roi poisson veille sur toi et notre terre. Fie toi à lui et la terre ne te manquera jamais. "
Troublée par ces paroles, elle y réfléchit longuement et fit savoir qu’elle accepterait de rencontrer le moine roux afin d’examiner ses prétentions.Elle se rendit donc au lieu où il avait l’habitude de parler à la foule, sur le bord de la rivière, tandis que lui même parlait juché sur une barque à fond plat. Et il avait fière allure le bonhomme, malgré la pauvreté de ses vêtements. Et il parlait bien ! Et il semblait si sûr de lui ! Ce pouvait-il que malgré tout…Dissimulé dans la foule, Marguerite serra bien fort la relique donnée par le vieil homme et observa le moine de tous ses yeux.Et voilà, comme un voile qui vous obscurcissait la vue et qui se déchire, que Marguerite peut voir ce qu’elle n’avait pas vu jusque là. Ce regard de convoitise et de malveillance, elle le connaissait bien, c’était le même regard qu’avait le Roi de France quand il caressait l’idée de s’emparer de la Flandre ! Et il flamboyait, il flamboyait… Ho non, cet homme n’était pas son père et n’était même pas un homme ! Car à le voir ainsi, il paraissait comme un démon gesticulant, tandis que la foule buvait ses paroles avec ravissement. Un démon, oui ! Un diable…Marguerite serra encore plus l’épine et murmura :" Roi poisson, si tu veilles vraiment sur ma terre et ma famille, fais que ce diable ne s’empare jamais du comté de Flandre. "Et voilà que l’eau bouillonne à côté de la barque ! Et sous les yeux médusés de la foule et de Marguerite jaillit un poisson doré, si grand, si grand, que bondissant par dessus la barque, il parvint à gober le moine roux tout entier, d’une seule bouchée, avant de replonger dans les eux de la rivière !Il y eut grand bruit, beaucoup d’émotion, mais il fallut peu de temps pour que chacun se réveille du charme lancé par le démon roux et que la Flandre s’apaise.
Marguerite regagna son château de Gand et put régner en paix…En paix ? Pas tout à fait, car le diable, furieux de n’avoir pu s’emparer du trône de Flandre, y sema le malheur. Partout on signalait le fantôme du moine roux et partout où il apparaissait, famine, maladie et chagrin s’installaient.Rude temps pour la Flandre, temps de disette, tandis que les ennemis des comtesses menaçaient sa terre.Elle décida d’ouvrir pour soulager de la misère ceux qui en souffraient le plus un hôpital, pour laquelle elle donna terre et rente, bois et pierre pour la construction.Ses conseillers en étaient tout marris, songer ainsi aux pauvres quand l’ennemi menace ! Mais la comtesse tenait à son projet et le fit faire si bien que le bâtiment sortit promptement de terre." Il nous a été donné beaucoup, aussi c’est beaucoup qu’il faut savoir rendre ! Que cet hôpital soit le signe de notre volonté de lutter contre tous les maux, et surtout les plus graves, l’envie et la cupidité ! "Mais les conseillers répondirent :" Passe pour le terrain, la pierre, le bois ou la monnaie, puisque telle est votre volonté. Mais la disette règne, où trouver de quoi nourrir tous les miséreux qui s’y présenteront ? "Et Marguerite, se souvenant des paroles du vieil homme répondit :" Puisque la terre faiblit, tournons nous vers la mer qui ne nous a jamais fait défaut. J’ordonne que le port de Mardyck fournisse chaque année 15000 Harengs pour la nourriture de l’hôpital. "
Il était une fois la terre, il était une fois la comtesse. Il était une fois TIT Frère…C’est un rude métier que celui de pêcheur et TIT Frère s’y entendait à le pratiquer. Il la connaissait bien, la mer et ses secrets. Les lieux où pêcher et ne pas pêcher, la couleur des vagues, les humeurs du vent…Pourtant, jamais on n’avait vu pêcheur plus malchanceux. Quand les autres relevaient des filets pleins à craquer, il avait toute la peine du monde à attraper un merlan. Il n’en avait pas toujours été ainsi, pourtant, mais la malchance semblait s’attacher à l’étrave de TIT Frère et les mauvaises prises succédaient aux mauvaises prises. A la maison, c’était la misère pour lui son épouse et ses enfants. Au port, c’étaient les regards de commisération des autres marins et parfois un rire sous cape qui lui mettait le rouge au front…Et voilà un matin TIT Frère qui se lève tout tremblant. Sa femme lui demande ce qui lui arrive, mais notre pêcheur s’en va tout aussitôt à l’église pour parler à son curé. " Mon père, dit-il, j’ai fait un rêve très étrange. J’étais en mer, sur ma barque, quand soudain, j’ai vu le visage d’une femme au creux des vagues. Elle était belle et sereine, et une voix s’est fait entendre qui m’a dit : " Pêche pour les pauvres ". C’est alors que j’ai reconnu l’endroit où j’étais : C’était la baie des Sierines, où nul ne va jamais pêcher. Mon père, quel est votre avis. Etait-ce la Mère de notre seigneur qui me fait un signe, ou est-ce les si erines, ces femmes de la mer, ces dévoreuses de marins qui tentent de m’attirer pour me noyer ? "Le prêtre réfléchit un moment avant de répondre." Je crois que ce rêve t’est plutôt envoyé par la mère de Notre Seigneur, TIT Frère. Après tout, n’est-ce pas parmi les pêcheurs qu’Il a choisi ses premiers compagnons, n’est ce pas un poisson qu’avaient adopté comme symbole les premiers chrétiens ? Par ailleurs, les si érines ne s’occupent pas des pauvres plus que des riches quand il s’agit de les emmener au fond de l’eau. J’ignore ce que signifie ce signe, mais je le crois de bon augure. Reprend ta barque et va sans crainte. "Et TIT Frère remercia le prêtre et s’en retourna à son embarcation.C’est alors qu’il était en mer que la missive de la Comtesse Marguerite arriva au port de Mardyck. Le bourgmestre réunit tous les notables de la ville pour en discuter, et comme de bien entendu, le prêtre de la paroisse fut de la réunion.On grommela beaucoup sur les quinze mille hareng à remettre chaque année. C’était une grosse commande. Il y avait de quoi occuper un pêcheur à plein temps. Mais à qui confier cette responsabilité ?" Hé, moi je le sais bien, à qui il faut la donner. " Fit le prêtre tout sourire." Et à qui donc ? " Demandèrent les conseillers d’une seule voix." Si vous m’en croyez, c’est à TIT Frère et à nul autre que vous confierez cette tâche. "" A TIT Frère ? " S’exclama l’un." C’est vrai que sa famille en aurait bien besoin, de cette commande. Cela les sortirait de cette misère. Mais… "Fit un autre sans oser finir." C’est que TIT Frère n’est peut-être pas assez bon… "Fit un autre avec plus d’audace. " C’est quand même quinze mille harengs… "Mais le prêtre agita la main pour chasser toutes les objections et leur dit :" Croyez m’en, mes bons amis, c’est TIT Frère qui doit se charger de cela. Mais attendons de le voir revenir avec les prises de la journée. Nous verrons bien si sa malchance perdure. "Et l’on convint d’attendre le retour du pêcheur.
TIT Frère de son côté, avait jeté encore et encore ses filets dans les meilleurs coins de pêche qu’il connaissait, mais ce jour là encore, les poissons semblaient le fuir comme la peste. Il n’avait à la mi journée pas ramené de quoi faire une friture !
Il se décida alors à mener sa barque dans la Baie des Sierines, ainsi que lui avait recommandé son rêve. Mais ses premiers lancers ne donnaient rien de mieux. Et rien, rien ne venait, et TIT Frère s’acharnait en vain.Quand soudain, il aperçut un éclat brillant dans les rets de son filet.Le cœur battant, les yeux brillants, il tira, tira… Et sortit de l’eau un poisson comme il n’en avait jamais vu ; long comme le bras, brillant comme l’or, aux nageoires de forme étrange. Un poisson dont nul en terre de Flandre n’avait vu le pareil. Un poisson qu’aucun pêcheur au monde n’avait sûrement attrapé.Contemplant sa prise, TIT Frère rit en se frottant les mains." Ha ! Ils vont voir au port, quel pêcheur il est, le TIT Frère ! Une prise comme celle-là, on en parlera encore du temps de mes petits enfants. On va voir qui va rire ! Et puis, un poisson comme celui-là, un riche marchand le voudra sur sa table ! Hé ! Hé ! On m’en donnera le meilleur prix, c’est sûr ! "Mais plus il regardait le corps de ce poisson, plus il se sentait incertain. On n’est pas pêcheur sans connaître un peu des secrets de l’océan, comme on n’est pas forgeron sans apprendre un peu de la magie du feu. Et TIT Frère se disait bien qu’un poisson comme celui-là n’était fait pour être pêché. Il y avait dans ce poisson quelque chose comme dans le cerf au dix cors dans le creux de la forêt, comme dans l’aigle dans le ciel. C’était une bête d’exception, dont on ne trouve pas le pareil. Il y avait quelque chose de sacrilège dans cette prise. Mais pardieu ! L’argent qui manque tant à sa famille ? La réputation auprès des autres marins ?Et puis, il se souvint de la parole entendue en rêve : " Pêche pour les pauvres ! "TIT Frère sourit." Quoi que tu sois, on ne peut pas t’appeler une pêche de pauvre. Retourne dans ton domaine, et pardon de t’avoir dérangé. "Et TIT Frère rejeta le poisson doré à l’eau et avec lui, ses rêves de notoriété et de fortune. Puis il relança son filet. Mais au moment où il veut le relever…Il a beau tiré de toutes ses forces, pas moyen de le sortir de l’eau !Il se penche par dessus le plat bord et vois là dans l’eau, tant et tant de poissons qu’il y a plus de poissons que d’eau. Ils sont si nombreux, si serrés, que le filet menace de craquer.Mais alors que TIT Frère se demande comment monter à bord toute cette poissonitude, voilà que les poissons jaillissent d’eux-mêmes des flots pour s’écraser en tas au fond de la barque.Quand TIT Frère rentra à Mardyck ce soir-là, il fut bien étonné de voir l’attendre sur le quai tous les notables de la ville. Mais il fut moins étonné encore que ces notables à le voir ainsi, sa barque au bord du naufrage à force d’être chargée par une masse énorme de harengs. Si une pêche pouvait être qualifiée de miraculeuse, c’était bien celle-là, et on en parla encore du temps des petits-enfants de TIT Frère, et bien au delà puisque je vous en parle encore. Portant bien son nom, le harengs ne se déplace qu’en masse compacte et forme une armée qui en l’occurrence apporta le salut, apaisa la faim et devint la réponse au peuple de Flandre. Toutes les charrettes envoyées par la Comtesse pour le premier chargement furent remplies en une journée et tous les fumoirs du pays travaillèrent doublement pour s’occuper de ces poissons, et l’hôpital de la comtesse fut assuré de ne pas connaître la faim, tant que TIT Frère fut chargé de l’approvisionner.
En ma terre de Flandre on sait tendre la main, on sait ouvrir la porte, et celui qui a goûté à l’hospitalité chez nous ne l’oubliera pas de sitôt. C’est que cette terre est généreuse et que, si elle faiblit, la mer ne lui fait jamais défaut. Mais comme il faut rendre quand beaucoup nous a été donné, on a gardé souvenir reconnaissant de ce " Gus Hareng " qui fit tant de bien, et en un certain bourg, celui de Seclin, on fait fête autour d’un curieux géant, un poisson couronné d’or, le Géant Harengus !
" Contes et racontars, mensonges et vérité, je vous les ai dit, à vous de les démêler. Croyez moi, ou ne me croyez pas, mais cette histoire est terminée. "

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